Parler de l’emballage est une commodité du langage, une simplification utile mais parfois trompeuse.
Derrière ce singulier se cache en réalité une pluralité de matières, de filières industrielles et d’enjeux environnementaux.
Trois matériaux, verre, acier et aluminium, partagent une même propriété : celle d’être recyclables à l’infini, sans perte de capacités. On les dit « permanents », un statut qui en fait, sur le papier, un cas d’école pour l’économie circulaire.
Notre série « Matières Plurielles » permet précisément ce déplacement du regard : parler des matières au singulier, c’est aussi occulter une partie du sujet, ses impacts, ses potentiels de transformation et son rôle dans la transition écologique.
⇒ L’objectif ? Nuancer et nourrir les débats sur les ressources, souvent réducteurs et simplificateurs.
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À l’heure où le règlement européen PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation) est entré en application le 12 août 2026, où la REP emballages professionnels a été repoussée au 1er janvier 2027, et où le risque incendie vient bousculer les centres de tri, il devient essentiel de s’interroger : de quels emballages parle-t-on, et pour quel avenir ?
Pour éclairer ces enjeux, l’INEC a réuni un panel d’intervenants aux expertises complémentaires :
- Vincent Colard, Directeur recyclabilité et matériaux de Citeo;
- Jacques Bordat, Président de la Fédérations des indsutries du Verre;
- Claudie Mathieu, Déléguée générale du Syndicat National des Fabricants de Boîtes, emballages, bouchages métalliques;
- Romain Pélissou, Directeur recyclage et transport alternatif du Syctom.
Avant d’y répondre, un détour s’impose par l’actualité réglementaire, qui cadre l’ensemble de la discussion. Vincent Colard, ouvre l’échange en dressant le tableau de l’actualité à la fois française et européenne :
- En France: la loi AGEC continue de s’appliquer, la REP emballages professionnels doit entrer en vigueur l’année prochaine, et la réouverture du cahier des charges de la filière emballages ménagers.
- Au niveau européen: le règlement PPWR est entré en vigueur le 12 août dernier, avec des mesures déjà concrètes, notamment une fiche d’identification numérotée obligatoire pour chaque emballage, destinée à transmettre ses informations tout au long de la chaîne de valeur, ainsi que de nouvelles règles encadrant les substances, en particulier les PFAS, applicables depuis le 2 août.
Pour Vincent Colard, cette vague réglementaire harmonise au niveau européen, des notions comme la recyclabilité, jusqu’ici définies différemment selon les pays. Cette harmonisation doit permettre aux industriels de concentrer leurs efforts vers la circularité dans une direction commune, plutôt que de se disperser entre réglementations nationales divergentes.
Ce cadrage réglementaire pose les clés pour comprendre tout ce qui se joue aujourd’hui autour de l’emballage.
Partie 1 - Une pluralité de matières, une pluralité de réalités
Le verre, une filière pionnière qui vise encore plus haut
Jacques Bordat, retrace l’histoire de la collecte du verre en France, une démarche qui a démarré en 1974, dans le sillage du premier choc pétrolier, pour un objectif initial très simple : économiser l’énergie. Bien avant l’apparition des éco-organismes, Éco-Emballages n’arrivera qu’en 1993, les verriers sont allés directement à la rencontre des collectivités territoriales pour installer les premiers points d’apport volontaire.
Concernant la performance actuelle de cette collecte et les prochains enjeux pour la filière, Jacques Bordat souligne que cette avance historique se traduit aujourd’hui par des performances élevées : la France atteint un taux de recyclage du verre de 84,7 %, déjà supérieur à l’objectif fixé par le PPWR. Mais ce n’est pas une raison pour ralentir. L’objectif affiché est désormais d’atteindre 90 % de collecte, à l’appui d’une plateforme européenne dédiée, « Close the Glass Loop », qui rassemble verriers, collectivités et éco-organismes autour de cet objectif commun.
Métaux : une circularité déjà engagée, une décarbonation à poursuivre
Claudie Mathieu, présente ensuite la filière métallique française qui représente 3 500 emplois et 28 sites de production, pour un chiffre d’affaires de 1,3 milliard d’euros. En 2025, elle a transformé 190 000 tonnes d’acier et 92 000 tonnes d’aluminium. Comme le verre, l’acier et l’aluminium sont des matériaux permanents : recyclables à l’infini sans perte de caractéristiques, y compris pour un usage en contact alimentaire, la fusion des métaux faisant disparaître toute matière organique résiduelle.
L’acier et l’aluminium, principaux composants des emballages métalliques, sont aujourd’hui au cœur du débat public, tant pour leur criticité que pour les enjeux de souveraineté qu’ils représentent à l’échelle européenne. À propos des grands défis de sa filière, Claudie Mathieuidentifie deux dimensions complémentaires à travailler :
- La circularité, qui dépend directement des performances de collecte et de tri, notamment hors foyer et dans les bâtiments tertiaires. Les taux de recyclage restent contrastés : 73,3 % pour l’acier, contre 46,6 % pour l’aluminium en 2024, ce dernier chiffre restant en retrait par rapport aux objectifs européens.
- La décarbonation, qui passe par l’allègement des emballages (plus de 30 % en 30 ans), la modernisation des lignes de production et l’incorporation de matière recyclée, laquelle génère un gain d’énergie de 95 % pour l’aluminium et 70 % pour l’acier.
Partie 2 - Le tri à l'épreuve des nouveaux flux
À l’autre bout de la chaîne de valeur se joue la fin de vie des emballages : leur collecte et leur tri. Un maillon essentiel pour adresser les enjeux d’innovation d’un secteur en constante évolution.
Romain Pelissou présente les innovations liées à l’intelligence artificielle et à la sécurité des opérateurs sur lesquelles travaille le SYCTOM, en particulier autour de la prévention du risque incendie, qui devient un problème difficilement soutenable :
- L’origine du risque: les batteries au lithium, disséminées dans les objets du quotidien mais jetées dans le mauvais bac, et les aérosols, provoquent des départs de feu de plus en plus fréquents, au point que les assureurs imposent désormais des primes élevées et des contrats moins protecteurs, poussant certains exploitants à renoncer à presser les balles d’aluminium.
- Les réponses envisagées: des tests d’intelligence artificielle avec caméras pour identifier les batteries, un dialogue renforcé avec les assureurs, et surtout la demande que le principe de couverture des coûts par la REP (emballages, mais aussi batteries) s’applique à ce risque, afin de ne pas le faire peser sur les seules collectivités.
Alors que les expérimentations et les pratiques d’éco-conception se multiplient parmi les producteurs d’emballages, Romain Pelissou détaille également comment cela impacte la collecte et le tri : la simplification du geste de tri, si elle a clarifié le message auprès du grand public, a entraîné une hausse des erreurs de tri, désormais estimées à 25 % des flux. Les centres de tri doivent par ailleurs s’adapter en continu à l’évolution de la composition des déchets (baisse du papier, hausse des cartons liée à l’e-commerce, explosion des plastiques souples), ce qui nécessite des investissements réguliers, notamment dans l’intelligence artificielle embarquée sur les machines de tri optique. Il rappelle enfin, en citant l’ADEME, que 70 % des emballages pourraient être évités, un levier de prévention à la source qui reste, selon lui, trop peu mis en avant dans les débats.
L’éco-conception, un accompagnement à plusieurs niveaux
La question de l’éco-conception se pose évidemment en amont de la chaîne de valeur pour les metteurs en marché. Vincent Colard détaille une approche à plusieurs niveaux sur la manière dont Citeo accompagne aujourd’hui les metteurs en marché :
- Sur les matériaux: réduire l’impact environnemental en amont, en soutenant par exemple des start-up qui fabriquent du carton à partir de feuilles mortes ou du plastique à partir de CO2 récupéré en aciérie.
- Sur le tri et le recyclage: innover avec de l’intelligence artificielle, par exemple des machines capables de perforer les aérosols pour mieux les recompacter, ou encore des équipements qui retirent les étiquettes des bouteilles plastique pour obtenir une matière plus pure chez les recycleurs.
- Sur la recyclabilité: piloter les travaux d’harmonisation européenne sur les normes de recyclabilité des emballages plastiques.
Vincent Colard rappelle qu’entre 90 et 95 % des emballages ménagers sont aujourd’hui recyclables, une part qui grimpe pour le plastique de 33 % en 2010 à 75 % aujourd’hui. Il illustre l’efficacité du levier financier avec l’exemple du noir de carbone, un colorant qui empêchait historiquement le tri optique des emballages plastiques : grâce à un malus pouvant représenter jusqu’à 100 % du coût de vente de l’emballage, associé à l’homologation de plus de 200 colorants alternatifs, les volumes concernés sont passés de 18 000 à 5 000 tonnes en dix ans.
Partie 3 - Décarbonation et innovation, le cap des prochaines années
Pour le verre, Jacques Bordat rappelle que le recyclage présente trois avantages qui se renforcent mutuellement :
- Il permet d’économiser l’énergie, un atout d’autant plus sensible dans un contexte de prix de l’énergie élevés.
- Il évite de prélever des ressources minérales naturelles comme le sable ou les carbonates.
- Il réduit fortement les émissions de CO2, une tonne de verre recyclée permettant d’économiser 500 kg de CO2.
L’innovation se joue d’abord dans les centres de traitement, où se construit une économie circulaire très concrète. Le calcin, nom donné au verre recyclé une fois préparé, est ainsi devenu la première matière première des verriers, avec des taux dépassant 90 % dans certains fours. Pour atteindre ce niveau de qualité, la filière s’appuie sur un dispositif industriel de 17 usines verrières et 13 centres de traitement, où les investissements sont lourds : un centre de traitement neuf coûte entre 25 et 30 millions d’euros. La France a par ailleurs été pionnière sur le tri par couleur (le « démélange »), une technologie aujourd’hui reprise par l’Espagne et l’Italie.
L’innovation se joue aussi sur la poursuite de l’allègement des emballages qui, comme le montre Jacques Bordat, atteint désormais un poids de 300 grammes pour des bouteilles bordelaises et bourguignonnes.
Sur le plan de la décarbonation, la filière verrière s’appuie sur deux leviers :
- L’électrification des fours, avec l’ambition de passer d’un mix énergétique de 80 % gaz / 20 % électricité à 80 % électricité / 20 % gaz, un four hybride coûtant deux fois plus cher qu’un four traditionnel.
- L’intensification du recyclage, puisque l’utilisation de calcin évite une partie des émissions de CO2 liées à la décarbonatation des matières premières vierges.
Comme pour le verre, l’innovation dans les emballages métalliques se joue à la fois sur le matériau et sur l’organisation de la filière, même si la chaîne de valeur, avec d’autres acteurs et d’autres enjeux, reste différente.
Claudie Mathieu se félicite de la volonté d’harmonisation portée par le PPWR. Les emballages métalliques, déjà monomatériaux, remplissent facilement les critères d’éco-conception attendus, et elle identifie deux axes de vigilance pour la filière :
- Poursuivre le travail sur le matériau, en continuant les recherches en éco-conception, notamment sur les formes, pour continuer à alléger les emballages, tout en garantissant un recyclage réellement effectif, appuyé sur des filières pérennes et une collecte et un tri suffisants.
- Suivre de près le cadre réglementaire, avec l’entrée en vigueur de la REP emballages professionnels prévue au 1er janvier 2027, et l’enjeu d’une harmonisation aboutie entre le PPWR, les dispositifs REP et la loi AGEC française, condition de la libre circulation des marchandises et de la reconnaissance mutuelle entre pays.
La collecte, un plafond commun à tous les matériaux
Pour clôturer l’échange sur le futur des matériaux et des emballages, Vincent Colard rappelle qu’au-delà de l’éco-conception, il ne suffit pas de savoir recycler, encore faut-il collecter suffisamment de matière. Il place ainsi la collecte comme un enjeu transverse à tous les matériaux. Il rappelle que l’innovation se concentre aujourd’hui sur huit matériaux pour l’emballage ménager, acier, aluminium, carton, verre et quatre types de plastiques, neuf en intégrant le bois pour l’emballage professionnel, avec des exemples concrets comme une banderole de pot de yaourt fabriquée dans la même matière que le pot, facilitant ainsi son tri et son recyclage.
Sur la question des matériaux réellement nouveaux, champignons, bioplastiques comme le PLA ou le PEF, il se montre prudent : le cadre du PPWR, qui introduit la notion d’« emballages innovants », impose désormais de penser la fin de vie et la compatibilité avec les filières de tri dès la conception.
Conclusion
Au fil de cet échange, un même enjeu revient sans cesse : celui de la collecte, véritable plafond de toute l’activité de recyclage. Qu’il s’agisse du verre, de l’acier ou de l’aluminium, la performance du tri et de la collecte détermine directement la quantité de matière qui pourra être recyclée, bien avant même la question de l’éco-conception.
Face à cet enjeu, les acteurs de la filière font preuve d’un fort engagement à innover, que ce soit pour électrifier les fours verriers, alléger les emballages métalliques ou déployer l’intelligence artificielle dans les centres de tri. Une dynamique que Vincent Colard résume en clôture de l’épisode : les acteurs de la filière comptent bien continuer à s’investir dans cette réflexion, pour ne pas se limiter aux mêmes solutions et continuer à réduire l’impact environnemental tout en poussant la circularité plus loin.
Cette énergie collective ne pourra toutefois pleinement porter ses fruits que si elle s’accompagne d’une harmonisation des normes, entre le PPWR, les dispositifs REP et la loi AGEC française. C’est la condition, rappelée à plusieurs reprises par les intervenants, pour que les efforts industriels convergent enfin dans une même direction plutôt que de se disperser entre réglementations nationales divergentes.

























































