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Interview : Yann Leroy, maître de conférence à CentraleSupelec

Yann Leroy, maître de conférence à CentraleSupelec au laboratoire de Génie Industriel, explore dans cet interview comment la recherche scientifique aborde le vaste sujet qu’est l’économie circulaire. La croissance des publications présentant le mot clé « économie circulaire » est exponentielle, ce qui représente une preuve de la vitalité de la pratique. Nous en sommes cependant encore qu’aux premiers pas de la transition. Il reste encore une grande route à faire avant de pouvoir globalement découpler croissance et extraction des ressources.

 

1. Où en est l’économie circulaire dans la recherche ? – intérêts et dynamiques

Il est important de comprendre que la montée en puissance de l’économie circulaire repose sur de nombreux travaux antérieurs, notamment sur l’écologie industrielle et territoriale et l’éco-conception. L’intérêt pour ce pan de la recherche a été pour le moment relativement cyclique. Si les années 2000 marquent l’émergence de la discipline notamment en France, s’en suit une période de perte de vitesse pour ensuite redevenir un sujet d’intérêt lorsque l’économie circulaire se diffuse dans les nombreux secteurs de la recherche et trouve un ancrage industriel.

Et ce n’est que récemment que l’économie circulaire présente un intérêt particulier pour la communauté scientifique. Son émergence s’inscrit dans la lignée des travaux sur l’éco-conception et sur le « Design for X » (Design for Remanufacturing, Design for Recycling, Design for Environment…). Ce sont donc les recherches sur les procédés de production, les produits et services en amont de la chaîne de valeur qui ont ouvert la voie de l’économie circulaire. Ainsi, si l’on fait l’étude des grandes tendances des publications de recherche présentant le mot clé « économie circulaire », on s’aperçoit qu’au-delà de la tendance exponentielle d’occurrence, ce mot clé apparaît dans de plus en plus de champs de recherche. L’économie circulaire permet donc d’intégrer de nombreuses problématiques, ce qui prouve son caractère transversal et inclusif.

 

2. Est-ce qu’il n’existerait pas une forme de « cacophonie » lorsque l’on essaie de démêler les différentes visions et formes de méthodologie d’implémentation de l’économie circulaire ?

Différents outils pour mesurer des indicateur d’économie circulaire (SOURCE : Michael Saidani, 2018)

En effet, il faut relativiser l’impact positif de cet entrain généralisé, puisque la sémantique et le vocable de l’économie circulaire risquent de perdre en rigueur et donc en légitimité si ce concept devient un « mot valise », qui voudrait tout et ne rien dire à la fois. À titre d’exemple, les travaux d’état de l’art de Michael Saidani (Doctorant au Laboratoire Génie Industriel de CentraleSupélec) recensent 115 définitions différentes de l’économie circulaire, accompagnées de 51 jeux d’indicateurs différents.

On est donc face à une croissance exponentielle des travaux de recherches et de production de connaissances, ce qui peut parfois dérouter les acteurs de l’économie circulaire quant aux approches à mettre en œuvre pour s’inscrire dans cette transition. Ce foisonnement général pousse les scientifiques et les industriels à se poser la question de la standardisation des définitions et des méthodologies, ce qui apporterait une robustesse et une rigueur bienvenue.

 

3. Quels sont selon vous les challenges qui existent à cause des tensions entre la technologie à développer, la méthodologie à construire et les réalités du terrain ?

En parallèle de l’intensification des publications scientifiques depuis ces 4 ou 5 dernières années, fondations et centres de recherches se multiplient et s’inscrivent dans cette transition vers l’économie circulaire (Fondation Ellen McArthur, INEC, …). Cette vitalité inspire aussi les centres de recherche techniques et les laboratoires au sens large.

Méthodologies de développement d’indicateurs (SOURCE : Michael Saidani, 2018)

Cependant, il existe bien souvent un problème de transposition des travaux académiques, qui sont parfois considérés comme « hors sol » par les industriels. Un autre défi réside dans le fait que certaines recherches sont axées sur une filière très particulière, et donc peu transposables à d’autres. Cela explique en partie la multiplication des définitions, des méthodologies et des jeux d’indicateurs. Il manque donc des outils de mesure et de pilotage plus globaux, qui permettrait de mesurer l’impact macro des efforts de transition des acteurs et d’en extraire une stratégie claire. Car pour le moment, nous sommes capables de réaliser des bilans à un instant T et donc très fixes dans le temps. Ces bilans ne sont pas toujours compréhensibles pour les néophytes et parlent encore peu au grand public. Les collectivités doivent pouvoir aussi se saisir de ces sujets, grâce à des formations, des outils d’aide à la décision et des stratégies de planifications ayant fait leurs preuves.

Il faudrait développer ces processus de pilotage qui permettraient d’explorer comment engager des actions concrètes, de réaliser un reporting robuste afin de prouver que la dynamique de transition est effectivement en marche, que les bénéfices économiques, environnementaux et sociaux sont bien atteints. Pour ce faire, il faut pouvoir faire remonter un maximum de retour d’expériences, aussi bien positifs que négatifs, qui permettent de tester les forces et limites des différentes approches. Ce travail relativement long de retour d’expérience serait un moyen efficace pour en dégager les bonnes pratiques. Il serait alors possible de structurer les filières pour véritablement déconstruire les organisations en silos, et proposer une gouvernance plus intégrale.

 

4. Lorsqu’on échange avec les différentes parties prenantes sur les freins et leviers, les coûts de l’économie circulaire et de la transition viennent souvent en première place. Qu’en pensez-vous ?

En effet, un autre défi réside dans les coûts. Il est pour le moment rare de trouver des procédés circulaires qui soient aussi compétitifs que les biens et services du modèle linéaire. Cela s’explique principalement par les économies d’échelles que réalisent les entreprises lorsqu’elles massifient leur production, et la réduction des coûts de transports dans notre système mondialisé. Il faut donc circulariser, mais à un coût articulable avec les nouveaux procédés de valorisation. Le marché -et plus particulièrement la demande- doit pouvoir être prêt à assumer ces nouveaux matériaux, composants, services … Il faut pouvoir en certifier la qualité et arriver à des performances similaires que celles des produits qui ne sont pas issus de l’économie circulaire.

L’un des leviers les plus efficaces pour dépasser ce frein serait de développer et d’orienter des recherches vers l’ingénierie financière collaborative et de nouveaux mécanismes de prix, qui intègreraientt à sa juste valeur les externalités positives et négatives de l’ensemble de la chaîne de valeur.

L’économie circulaire présente un caractère dynamique qu’il est pour le moment difficile de faire transparaître dans les indicateurs. Des recherches doivent donc être conduites afin de proposer des boites à outils pratiques et faciles d’utilisation, qui s’accorderaient à des objectifs macro ambitieux. En mesurant les efforts à faire et les secteurs les plus porteurs, nous serions en capacité de piloter plus efficacement la transition vers un monde durable et résilient.

 

Propos recueillis par Hugo Maurer, chargé de mission à l’Institut national de l’économie circulaire.


Article publié le : 30 mai 2018