Matières plurielles n°1 : Les biomasses

Matières plurielles n°1 : les biomasses

Le jeudi 12 mars, l’Institut national de l’économie circulaire lançait un nouveau cycle de webinaires intitulé « Matières plurielles ». À travers ce format, l’INEC entend proposer un éclairage au pluriel des enjeux de ressources, qui structurent les transitions écologiques, énergétiques et industrielles.

⇒ L’objectif ?  Nuancer et nourrir les débats sur les ressources, souvent réducteurs et simplificateurs.

Pour ce premier rendez-vous consacré aux biomasses, nous avons réuni un panel d’intervenants aux expertises complémentaires, issus de la recherche, des filières professionnelles, du monde agricole et des institutions publiques. Ont ainsi pris part aux échanges Simon Métivier, chargé d’études et projets bioéconomie, bioénergie et gaz renouvelables chez Solagro; Nicolas Bernet, directeur de recherche à l’INRAE ; Cécile Fredericq, déléguée générale de France gaz renouvelables (FGR) ; Julie Orliac, déléguée générale de France Biodéchets; Henri Lecomte, agriculteur dans l’Aisne et membre de l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France (AAMF); et Juliette Dubut-Gallo, chargée d’études bioéconomie et méthanisation chez FranceAgriMer

Ce premier épisode a permis d’éclairer un sujet complexe, encore peu lisible pour le grand public, alors même qu’il occupe une place croissante dans les politiques publiques de transitions écologiques et énergétiques. La publication récente de la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui prévoit une multiplication par près de cinq du biométhane injecté dans les réseaux d’ici 2030, ou encore la consécration du principe d’usage en cascade des biomasses forestières dans le projet de loi DDADUE, témoignent de cette actualité particulièrement dense de planification des ressources en biomasse. 

Contexte et définitions

L’un des premiers enseignements du webinaire tient à la nécessité de parler des biomasses au pluriel. Comme l’a rappelé Nicolas Bernet, la “biomasse” au singulier désigne l’ensemble des matières organiques issues du vivant. Produite par la photosynthèse à partir du CO₂, elle constitue à la fois une ressource renouvelable et un puits de carbone.

 

Cette biomasse primaire, directement produite par les écosystèmes naturels ou cultivés, peut ensuite être transformée en biomasses secondaires: solides comme le bois pour la construction ou l’énergie, liquides comme les huiles végétales ou les sucres pour les biocarburants, et gazeuses comme le biogaz obtenu par méthanisation.

 

Cette diversité recouvre donc une pluralité de ressources, de procédés et d’usages, qui expliquent la complexité des arbitrages à opérer.

 

En France, la production annuelle de biomasse primaire représente un peu plus de 300 millions de tonnes de matière sèche. L’essentiel de cette ressource est d’origine agricole (82%), devant la biomasse forestière (13%) et les déchets organiques (4%). Dès lors, les biomasses ne peuvent être envisagées uniquement comme une source d’énergie : elles sont au croisement des politiques agricoles, industrielles, climatiques et de gestion des déchets.

Le rôle des biomasses dans la planification environnementale

Les échanges ont montré que les biomasses occupent désormais une place centrale dans les scénarios de neutralité carbone.

 

Simon Métivier a rappelé que l’ensemble des trajectoires de décarbonation à horizon 2050, qu’elles soient françaises, européennes ou internationales, reposent sur une mobilisation accrue de la biomasse, notamment pour produire de l’énergie renouvelable.

 

Cette montée en puissance ne peut cependant se faire sans prendre en comptes d’autres enjeux environnementaux majeurs.

 

En effet, les biomasses se situent au cœur de tensions multiples selon le chargé d’études chez Solagro : pollution de l’eau par les pesticides, dépendance aux engrais azotés, poids climatique de l’élevage, érosion de la biodiversité, approvisionnement des sols ou encore enjeux de souveraineté alimentaire et énergétique.

 

L’intérêt du webinaire est précisément de montrer que les biomasses ne constituent pas une solution simple ou univoque, mais une ressource plurielle à gérer de manière systémique. Cette approche suppose d’arbitrer entre plusieurs usages concurrents. Les intervenants ont évoqué les grandes fonctions attribuées à la biomasse : alimentation humaine, alimentation animale, matériaux, énergie, retour au sol et préservation des écosystèmes. Dans cette perspective, la transition ne consiste pas seulement en l’augmentation de la production de biomasse énergie, mais vise plutôt à repenser plus largement les usages des terres, les systèmes alimentaires et les modèles agricoles. Le scénario Afterres 2050, cité par Simon Métivier, montre ainsi qu’il serait possible de doubler la production de bioénergies tout en réduisant fortement les intrants chimiques et les émissions agricoles, à condition notamment de diminuer la part des protéines animales dans l’alimentation. Le potentiel est estimé à 340 TWh de bioénergies, dont 160 TWh de biométhane, confirmant le rôle central de la biomasse dans la transition énergétique.

 

Dans ce cadre, Cécile Fredericq rappelle que la bioéconomie française représente plus de 300 milliards d’euros et contribue à 50 % des énergies renouvelables, via les biocarburants et les gaz renouvelables. Le développement du biométhane est particulièrement structurant, avec plus de 800 unités pour environ 15 TWh de capacité et 21 TWh en projet, afin de décarboner les usages non électrifiables, notamment dans la mobilité lourde, tout en renforçant la souveraineté énergétique. 

 

Enfin, Julie Orliac souligne le potentiel des biodéchets, estimé à 10 millions de tonnes, encore valorisé à seulement 10 %. Au-delà de leur contribution à la méthanisation, ces flux jouent un rôle stratégique dans les politiques territoriales, en articulant gestion des déchets, transition énergétique et mobilisation des acteurs locaux. 

La gestion des ressources biomasses sur le territoire

Le webinaire a également permis d’ancrer ces réflexions dans les réalités territoriales et les pratiques concrètes de gestion des ressources. Le témoignage d’Henri Lecomte, agriculteur méthaniseur dans l’Aisne, a illustré la manière dont une exploitation peut intégrer la biomasse dans une stratégie globale de résilience économique et de transition agroenvironnementale

 

Son unité de méthanisation repose sur un approvisionnement diversifié : cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE), pulpes de betteraves et biodéchets issus d’industries agroalimentaires locales. Ce modèle vise à réduire la dépendance aux marchés mondiaux, à limiter le recours aux engrais minéraux et à faire évoluer les pratiques culturales. Il implique aussi une transformation profonde des rotations agricoles, avec l’introduction de doubles cultures et de nouvelles logiques agronomiques. 

 

Le retour au sol du digestat constitue ici un enjeu central. Il permet non seulement de substituer une partie des fertilisants chimiques, mais aussi d’enrichir progressivement les sols en éléments nutritifs et en matière organique. En effet, environ 60% des sols en Europe auraient besoin d’être enrichis.

 

Ainsi, la valorisation énergétique des biomasses ne peut être dissociée des fonctions agronomiques et écologiques qu’elles remplissent.  

 

Cette logique territoriale vaut également pour les biodéchets. Julie Orliac a rappelé que les déchets produits chaque année en France, sont issus des ménages, de la restauration, de la distribution ou de l’industrie agroalimentaire. Pourtant, leur valorisation reste encore limitée (10% valorisés aujourd’hui). Or, ce gisement présente un double intérêt : il contribue à la fois à la production d’énergie via la méthanisation ou le compostage et au retour au sol par le compostage ou l’épandage du digestat. Dans un contexte où les biodéchets représentent encore près d’un tiers de la poubelle résiduelle, leur captation constitue un enjeu stratégique pour les collectivités. 

 

La biomasse forestière illustre également les arbitrages entre usages et préservation. Comme le rappelle Simon Métivier, Les prélèvements se répartissent entre 40 % de bois d’œuvre (construction et stockage de carbone à long terme), 40 % de bois énergie et 20 % de ressources utilisées pour la production de papier.  La forêt française, relativement jeune et en croissance, offre des marges d’exploitation : une hausse des prélèvements de 10 à 15 % est envisageable, à condition d’adopter des pratiques durables. Simon Métivier rappelle le débat persistant entre sanctuarisation des forêts et augmentation des prélèvements pour substituer les énergies fossiles. Une position intermédiaire s’impose alors selon lui, conciliant mobilisation de la ressource et préservation des écosystèmes. 

Les usages, d’aujourd’hui et de demain

Enfin, le dernier temps du webinaire est consacré aux usages des biomasses et à leurs évolutions futures. Juliette Dubut-Gallo présente les travaux de l’Observatoire national des ressources en biomasse porté par FranceAgriMer, qui suit depuis 2009 la production et les usages des biomasses agricoles et agroalimentaires. Il ressort de ces données que les deux usages principaux de la biomasse agricole demeurent aujourd’hui le retour au sol et l’alimentation animale, chacun représentant environ 100 millions de tonnes de matière sèche. 

 

L’usage énergétique, en comparaison, reste plus limité. Cette hiérarchie n’est pas anodine : elle reflète un principe largement partagé par les intervenants, selon lequel l’alimentation et la fertilité des sols doivent demeurer prioritaires. La question de la concurrence entre usages, souvent résumée par l’opposition food versus fuel, reste ainsi structurante. C’est précisément pour encadrer cette tension que le droit européen (RED III) plafonne l’incorporation des biocarburants de première génération, et que la réglementation française limite à 15 % la part des cultures principales dans l’approvisionnement des méthaniseurs. 

 

Pour demain, plusieurs évolutions se dessinent selon nos intervenants. D’une part certaines filières énergétiques devraient monter en puissance, en particulier le biométhane, appelé à jouer un rôle important dans les usages difficilement électrifiables, comme l’industrie, la mobilité lourde ou certains bâtiments.  

 

D’autre part, Nicolas Bernet a notamment insisté sur l’importance des usages en cascade : une même biomasse doit être mobilisée successivement pour plusieurs fonctions, en privilégiant d’abord les usages à plus forte valeur ajoutée, avant une valorisation énergétique finale. 

 

L’exemple de la betterave à sucre illustre bien cette logique selon le chercheur : la ressource peut d’abord servir à produire du sucre ou du bioéthanol, puis ses coproduits être valorisés pour l’alimentation animale, avant que les résidus finaux ne soient orientés vers la méthanisation ou le retour au sol. Cette approche, qui relève pleinement de l’économie circulaire, permet à la fois d’optimiser la ressource, de substituer des matières fossiles et de maintenir les fonctions écologiques des sols. 

 

Les usages actuels des biomasses restent structurés par une hiérarchie priorisant l’alimentation, puis les matériaux, et enfin l’énergie. Dans ce cadre, les biodéchets constituent un levier encore sous-exploité : comme le souligne Julie Orliac, ils sont aujourd’hui valorisés à 30 % par compostage, le reste étant majoritairement orienté vers la production d’énergie. La mise en œuvre de la loi AGEC souligne toutefois des défis persistants, notamment en matière de tri à la source et de qualité des intrants. 

 

À plus long terme, les perspectives énergétiques reposent sur un rôle accru des gaz renouvelables. Cécile Fredericq envisage l’atteinte de la neutralité carbone à horizon 2050 à travers le maintien d’un usage résiduel de gaz, impliquant une mobilisation financière importante et une transformation des systèmes énergétiques. Cette trajectoire reste contrainte par plusieurs facteurs : concurrence entre usages, disponibilité de la ressource, effets du changement climatique et volatilité des prix. Néanmoins, le cadre réglementaire européen (notamment la directive RED) assure un socle de durabilité pour ces filières.   

 

Au terme de ce premier webinaire, une idée s’impose : les biomasses constituent une ressource stratégique pour la transition écologique, mais leur développement exige des arbitrages fins, des cadres de durabilité robustes et une vision systémique des usages. C’est à cette condition qu’elles pourront contribuer pleinement à la neutralité carbone sans déplacer les pressions sur d’autres équilibres environnementaux

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