Matières plurielles n°2 : Les bétons

Matières plurielles n°2 : les bétons

Parler du béton est une commodité du langage, une simplification utile mais parfois trompeuse. Derrière ce singulier se cache en réalité une pluralité de formulations, de pratiques industrielles, et d’enjeux environnementaux. Plus de 800 formules peuvent être produites dans une seule centrale à béton : une diversité qui reflète autant de besoins techniques que de contraintes territoriales.

 

Notre série “Matières Plurielles”permet précisément ce déplacement du regard car parler des matières et des matériaux au singulier, c’est aussi occulter une partie du sujet : ses impacts, ses potentiels de transformations et son rôle dans la transition écologique.

⇒ L’objectif ?  Nuancer et nourrir les débats sur les ressources, souvent réducteurs et simplificateurs.

À l’heure où la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) prévoit une réduction des émissions carbone et que la construction circulaire s’impose dans le débat public comme une solution efficace de préservation des ressources, il devient essentiel de s’interroger : de quels bétons parle-t-on, et pour quel avenir ?

 

Pour pouvoir comprendre ces enjeux, nous avons réuni un panel d’intervenants aux expertises complémentaires : Nicolas Allibert-Roussat, Responsable études et développement chez Ecominéro, Fouad Boukhelf , Enseignant Chercheur en Matériaux de Construction Durables à l’Ecole spéciale des travaux publics, du bâtiment et de l’industrie (ESTP), Philippe Francisco, Directeur adjoint matériaux et économie circulaire au Centre d’études et de recherches de l’industrie du béton (CERIB), Louis Natter, président de l’association UNICEM entreprises engagées, Louise Robert-Poncet, juriste chez ALTES Avocats, et Maud Tarnot, Directrice du développement durable et des affaires publiques chez Holcim France.

Une matière plurielle par nature

Le béton repose sur un triptyque fondamental : l’association d’un liant, d’eau et de granulats, comme le rappelait Philippe Francisco. Une définition simple, presque scolaire, mais qui ouvre sur une diversité de matériaux considérable. Bétons courants, lourd, légers, mousses, fibrés ou encore biosourcés : cette famille de matériaux se décline selon les usages, les performances recherchées et les contextes de mise en œuvre.

 

Le béton peut être coulé sur place ou préfabriqué en usine, moulé ou pressé. Sa formulation s’adapte en permanence aux contraintes mécaniques, aux exigences de durabilité, mais aussi aux attentes en matière de confort thermique ou acoustique. Cette capacité d’adaptation est d’ailleurs au cœur de sa longévité.

 

Trois grandes sources d’impact structurent cette empreinte :

 

  1. Le liant : La production de ciment, issue de la combustion de matières sédimentaires concentre près de 80% de l’impact carbone.
  2. Les granulats : Il faut environ 2 tonnes de granulats pour produire 1m3 de béton. Leur extraction pose des questions de paysage, de biodiversité et d’équilibres hydrogéologiques.
  3. L’eau, la logistique et le transport : La fabrication des bétons mobilise en moyenne 180 litres d’eau par m3, sans compter les usages annexes comme le transport ou le nettoyage. Si les circuits fermés se généralisent, la pression sur la ressource demeure. Quant au transport, il reste limité grâce à une caractéristique clé du béton : une ressource de proximité.

Derrière l’omniprésence des bétons et les 6 milliards de m3 produits chaque année dans le monde, se cachent des enjeux environnementaux majeurs. Entre 7 et 9% des émissions de gaz à effet de serre mondiales lui sont attribués sur l’ensemble de leurs cycles de vie.

Qu’en est –t-il de leur cadre réglementaire ?

L’intégration du recyclage dans les bétons ne relève pas uniquement de la technique : elle est fortement encadrée.

 
  • Le Code de l’environnement impose une sortie du statut de déchet pour les granulats recyclés.
  • Le Code de la construction et de l’habitation (articles L.171-1 et L.172-2) exige l’intégration de matériaux recyclés et une évaluation environnementale des bâtiments.
  • Les normes techniques autorisent l’incorporation de granulats recyclés, sous conditions variables selon les ouvrages.
 

Cette évolution normative s’accompagne d’un impératif : garantir la même sécurité et durabilité que les matériaux traditionnels. La responsabilité des producteurs peut être engagée (garantie décennale, produits défectueux, vices cachés), notamment en cas de présence de substances indésirables comme l’amiante.

Partie 1 - La partie émergée de l'iceberg : le recyclage des bétons

Louis Natter présente les 3 bonnes raisons font du béton, un matériau avec des atouts majeurs dans une logique d’économie circulaire.

 
  • Une recyclabilité élevée. En France, 8,6 millions de tonnes de déchets de béton issus du bâtiment sont générées chaque année, avec un taux de recyclage de 90%. L’objectif réglementaire fixé par la filière REP PMCB est de 60% d’ici 2027, déjà largement dépassé dans les faits.
  • Des matériaux locaux. Les bétons sont intrinsèquement territorialisés, puisqu’ils parcourent en moyenne 30 à 40 km entre le lieu de production et le chantier, et parfois moins de 5 km en zone urbaine dense. Cette proximité limite de fait leur empreinte logistique et fait d’eux un gisement de proximité. Pour autant, le caractère local des bétons pose aussi un défi pour le recyclage, qui nécessite des infrastructures locales.
  • Une durabilité structurelle. Assimilé à la roche, le béton est conçu pour durer. Cette longévité constitue un levier essentiel de sobriété.
 

Nicolas Allibert-Roussatrappelle que le transport reste décisif. Dans l’économie des bétons, un granulat qui voyage trop loin peut voir son coût augmenter fortement. Le recyclage ne peut donc réellement fonctionner que si le maillage territorial suit : des plateformes proches des chantiers, des flux bien organisés, et un marché capable d’absorber ces matériaux recyclés. Mais recycler le béton ne signifie pas seulement réutiliser ses granulats.

 

Comme le souligne Philippe Francisco, tous les constituants peuvent être interrogés sous l’angle du recyclage.

Il faut ainsi distinguer deux questions : ce que l’on incorpore de recyclé dans un béton, et la capacité de ce béton à être lui-même recyclé demain.

Cette distinction est essentielle. Un béton peut intégrer des matières issues du recyclage, mais encore faut-il que ces matières ne compromettent ni ses performances, ni sa recyclabilité future. La réglementation encadre donc strictement cette possibilité. Pour être recyclés dans de bonnes conditions, les bétons doivent pouvoir être collectés sur le territoire, triés correctement, séparés des autres matériaux et exempts d’éléments indésirables.

 

Réintroduire des matières recyclées dans la composition permet donc de répondre à un double objectif : préserver les ressources naturelles et réduire l’empreinte carbone.

 

La recherche travaille déjà sur plusieurs pistes. Fouad Boukhelf a mis en avant la capacité des granulats recyclés pour remplacer une partie des granulats naturels dans le squelette granulaire. Les poudres issues du béton peuvent aussi être réutilisées dans le liant, grâce à différents procédés : activation par carbonatation, activation thermique ou activation thermomécanique. Ces travaux nourrissent progressivement les projets nationaux, européens mais aussi les évolutions normatives.

 

Reste une question décisive : tous les bétons sont-ils recyclables ?Pour les bétons mis en œuvre il y a plusieurs décennies, majoritairement minéraux, la réponse est plutôt positive. Mais les bétons d’aujourd’hui se diversifient. Certains intègrent des fibres, parfois des polymères, qui pourraient devenir demain des perturbateurs de recyclage.

 

L’objectif n’est pas seulement de recycler les bétons du passé, mais de s’assurer que les bétons innovants d’aujourd’hui resteront recyclables demain.

 

Maud Tarnot nous a fait part d’un cas d’étude prometteur, Recygénie à Gennevilliers qui illustre les avancées possibles : un bâtiment conçu avec un béton 100 % issu de matériaux recyclés. L’innovation se concentre sur le ciment et les matières secondaires incorporées. Ce type de projet n’a pas vocation à être généralisé partout, faute de gisements recyclés suffisants, mais il prouve que les taux d’incorporation peuvent augmenter, et que la circularité du béton peut devenir une réalité industrielle.

 

Les bétons recyclés sont une filière active, encadrée, mais encore confrontée à trois défis majeurs : la qualité des flux, la proximité logistique et l’acceptation par le marché.

Partie 2 - Les bétons circulaires, au-delà du recyclage

La circularité des bétons ne commence pas en fin de vie : elle s’organise dès la conception, se structure dans les processus industriels, et se prolonge tout au long du cycle de vie des ouvrages.

 

Pour Louis Natter, le véritable enjeu est clair : la circularité ne peut exister sans industrialisation.

 

La qualité du recyclage dépend directement de la capacité à séparer correctement les matériaux dès la déconstruction. Ce tri devient ainsi un processus industriel à part entière, qui conditionne toute la chaîne de valeur. À cette première étape s’ajoute un autre défi majeur : la traçabilité. Elle est désormais rendue possible par les outils numériques, ce qui constitue un levier essentiel pour sécuriser les filières.

 

La circularité se joue aussi dans la logistique. Le béton reste un matériau de proximité, mais le recyclage introduit de nouveaux flux. Il faut organiser les transports, optimiser les distances, et parfois créer de nouvelles infrastructures. En milieu urbain, cette industrialisation de la logistiquese heurte à une contrainte forte : le foncier disponible.

 

Si la circularité commence en amont, elle passe nécessairement par l’éco-conception. L’objectif est double : réduire la quantité de matière mobilisées et augmenter la part de ressources recyclées, sans compromettre les performances. Maud Tarnot insiste sur cette transformation en cours : les acteurs du secteur sont désormais incités à formaliser de véritables plans d’éco-conception, intégrant la réduction des matières non recyclables et l’amélioration de la recyclabilité future des bétons.

 

Grâce à des techniques comme l’impression 3D, il devient possible d’optimiser les formes, de n’utiliser la matière que là où elle est nécessaire, et de s’inspirer du vivant pour concevoir des structures plus efficaces.

 

L’éco-conception s’étend aussi à l’usage et à la maintenance. En France, de nombreux ouvrages, notamment des ponts, nécessitent des interventions régulières. Le recours à des bétons projetés permet de prolonger leur durée de vie, d’éviter des démolitions lourdes et de limiter la consommation de nouvelles ressources. La circularité passe donc aussi par la préservation de l’existant.

 

Une question traverse désormais les débats : les bétons circulaires sont-ils aussi des bétons bas-carbone ?

 

La réponse est nuancée selon Louis Natter, mais une tendance se dessine. D’abord, le levier le plus efficace reste souvent le plus simple : ne pas reconstruire. Un ouvrage durable, qui ne nécessite pas d’être remplacé, évite mécaniquement de nouvelles émissions. Au fil des décennies, le béton se recarbonate naturellement, en réabsorbant une partie du CO₂ émis lors de sa fabrication. Ce phénomène renforce l’intérêt de concevoir des ouvrages durables. Enfin, la circularité agit directement sur les émissions. En réduisant la part de ciment, principal contributeur d’émissions carbone, et en intégrant davantage de matériaux recyclés, il est possible de diminuer significativement l’empreinte des bétons. Il existe toutefois des arbitrages. Les granulats recyclés, par exemple, peuvent parfois présenter une empreinte supérieure aux granulats naturels si leur transformation ou leur transport sont trop énergivores.

Partie 3 - Et demain ? Penser l’avenir circulaire des bétons

Premier horizon exploré : le réemploi des bétons.  En réutilisant des éléments existants, déjà produits et donc déjà “décarbonés”, cela permettrait d’éviter de nouvelles émissions. Les bétons sont desmatériaux structurels, coulés pour des usages précis. Les démonter sans l’endommager, puis les réintégrer dans un nouvel ouvrage, reste aujourd’hui difficile et encore marginal. Nicolas Allibert-Roussatinsiste : le réemploi suppose une montée en puissance industrielle, mais aussi le développement d’expérimentations et de référentiels techniques fiables.

 

Dans cette transformation, la norme joue un rôle central. Philippe Franciscorappelle que le béton est l’un des matériaux les plus encadrés, avec un corpus dense de textes régissant aussi bien ses constituants que sa fabrication ou sa mise en œuvre. Ces normes évoluent régulièrement pour intégrer les avancées techniques et scientifiques. Contrairement à certaines idées reçues, elles ne constituent pas aujourd’hui le principal frein à l’incorporation de matières recyclées. Au contraire, elles accompagnent progressivement ces évolutions.

L’enjeu, désormais, est ailleurs : intégrer pleinement le réemploi dans les cadres normatifs, développer des méthodes pour mesurer les performances résiduelles des bétons, et continuer à sécuriser les pratiques tout en laissant place à l’innovation.

Cette évolution normative s’appuie directement sur les travaux de recherche. Fouad Boukhelf évoque notamment le projet BFIeP, qui réunit plusieurs partenaires autour d’un objectif concret : optimiser la formulation de bétons autoplaçants bas carbone intégrant des granulats recyclés.

 

Doté d’un budget de 1,2 million d’euros, ce programme s’inscrit dans une logique expérimentale complète :

 
  • analyse du cycle de vie des matériaux,
  • étude de leur comportement au feu,
  • fabrication de nombreuses éprouvettes pour caractériser leurs performances,
  • et, à terme, réalisation d’un bâtiment démonstrateur en Normandie.
 

Ce type de projet joue un rôle clé : il permet de tester des solutions au-delà des cadres existants, tout en produisant les données nécessaires pour faire évoluer les normes.

 

Pour autant, la transition vers des bétons circulaires ne se joue pas uniquement dans les laboratoires ou les textes réglementaires, elle se joue aussi dans les perceptions. Maud Tarnot le souligne : l’un des principaux obstacles reste l’image du matériau recyclé. Dans l’imaginaire collectif, un produit issu d’un déchet est souvent perçu comme moins performant, une idée reçue que la filière doit déconstruire selon elle. Le marketing et la pédagogie sont en ce sens centraux : mieux informer sur les performances réelles, développer des démarches de transparence, créer des labels valorisant l’intégration de matières recyclées, et s’appuyer sur des certifications tierces pour renforcer la crédibilité, permettront de créer des débouchés pour les bétons circulaires.

L’enjeu est clair : faire en sorte que le béton recyclé ne soit plus vu comme une alternative, mais comme une solution de référence.

Conclusion, le défi du temps long

Au fond, toutes ces transformations convergent vers une même question : comment inscrire la circularité du béton dans la durée ?

 

Pour Nicolas Allibert-Roussat, il ne suffit pas de concevoir des bétons recyclables aujourd’hui, mais il faut s’assurer qu’ils le resteront demain. Le risque est donc de résoudre un problème à court terme, tout en en créant un autre à long terme.

 

Penser l’avenir des bétons, c’est ainsi arbitrer entre plusieurs impératifs : réduire les émissions dès maintenant, préserver les ressources, et garantir la recyclabilité future des matériaux.

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